Projet Sénégal

 

Emilia Melasuo

Histoire de l’Afrique

Université de Provence

Mini-mémoire

Printemps 2003

 

Touaregs -

le destin du peuple nomade

du XIXe siècle jusqu’à nos jours

 

 

I Introduction

 

Des guerriers voilés de bleu, nobles et farouches, orgueilleux et même arrogants; maîtres du désert et des routes, cavaliers et méharistes intrépides… Telle a été l’image caricature des Touaregs pour longtemps; telle elle est parfois même encore aujourd’hui.

            L’exotisme, le romantisme sont des thèmes qui persistent, des premières caractéristiques liées à ce peuple nomade. Et ce sont souvent, justement, ces deux caractéristiques qui, au début, ont suscité d’intérêt chez les aventuriers et les explorateurs - d’intérêt chez les uns, d’horreur chez les autres; des sentiments mêlés de fascination et d’effroi. Quelques courageux sont venus à découvrir les Touaregs eux-mêmes - et ils ont rencontré des gens, qui peut-être partiellement correspondaient à leurs idées et préjugés antérieures, mais qui, en même temps, n’étaient pas que de quelque sorte de créatures exotiques, mais qui s’avéraient être beaucoup plus: de véritables humains en chair et en os.

            Cependant, cette réputation farouche n’a pas seulement fascinée des gens; elle fait aussi peur, et elle fait juger. Les Touaregs ont été considérés comme de violents sauvages, leurs coutumes parfois originales n’ont pas toujours été bien comprises par les observateurs extérieurs - ou elles ont été comprises, mais jugées de point de vue occidental. Le côté hiérarchique et esclavagiste de la société touarègue a été beaucoup critiqué.

            L’image des Touaregs a, bien sûr, beaucoup changé après des études faits sur leur mode de vie, leurs coutumes, traditions et habitudes. L’information réelle a remplacé des légendes. Et pourtant, la vieille image fascinante persiste, l’image du peuple nomade, noble et fier…Même si la réalité touarègue a beaucoup changé. Et cette réalité a changé surtout suite aux mesures prises par les Européens, les Français. D’abord la colonisation, après la décolonisation, ont bouleversé les sociétés traditionnelles des peuples des déserts. Ce qui a finalement mené à la disparition pratiquement totale de la société touarègue traditionnelle – pratiquement, mais pas complètement, car cette société continue toujours à lutter.

 

 

 

 

 

II L’espace touareg

 

L’organisation territoriale

 

Le territoire des Touaregs s’éteint à travers de Sahara, occupant un assez vaste espace – encore au début du XXe siècle, du nord de l’Ahaggar jusqu’au sud du fleuve Niger, de Bilma à l’est jusqu’à Tombouctou à l’ouest. C’est un vaste territoire regroupant dans un même courant de civilisation des groupes humains d’origines et de modes de vie variés. Le pouvoir touareg englobe dans ses protectorats des populations souvent bi- ou trilingues qui parlent non seulement le tamasheq, la langue touarègue, mais également le haoussa, le songhay, l’arabe, le peul. Tout est contrôlé par quatre grands pôles politiques de l’époque : l’Ajjer, l’Ahaggar, l’Aïr et la Tademekkat. En fait, on peut dire que les Touaregs sont sousdivisés en plusieurs tribus, comme les Kel Ajjer, les Kel Ahaggar (ou Hoggar), les Kel Adagh (ou Adrar, dont les Ifoghar de l‘Adrar) et les Kel Intessar.

            La décolonisation de l’Afrique du Nord va avoir un profond impact sur l’organisation politique des Touaregs et leur mode de vie. En 1960, les Touaregs sont divisés entre cinq états : la Libye, l’Algérie encore française, le Mali, le Niger et la Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso). Les frontières de ces nouveaux états limitent les migrations de la population. Leur culture traditionnelle a beaucoup souffert de ces limitations, comme les grands caravanes d’autrefois ne sont plus possibles (en tout cas, très difficiles à être réalisés), et les contacts entre les gens se sont compliqués.

 

 

Essentiellement des nomades pastorales…

 

Avant tout, les Touaregs ont été et essaient toujours d’être des nomades. Avec leurs troupeaux des chameaux et des chèvres, ils se déplacent selon les saisons, à la recherche de nouveaux pâturages. Cependant, pas seulement selon les saisons, car aussi les traditions et les coutumes jouent un rôle important dans le mode de vie nomade. Quand il est temps de partir pour un pèlerinage, il est temps de partir.

            Les Touaregs sont donc des nomades, mais ils s’attachent aussi beaucoup à la terre. Ils reviennent toujours, année après année, aux mêmes endroits qu’ils ont une fois trouvé bons, que peut-être déjà leurs grands-parents les avaient indiqués, où ils connaissent par cœur tous les petits arbres et cailloux. S’ils ne sont pas justement en train de voyager, ils dressent leurs campements pour un temps relativement long, laissent leurs animaux libres, restant jusqu’à ce qu’il n‘y a presque plus du tout de l‘herbe à manger. Et quand, finalement, il faut partir, ils ont du mal à quitter l‘endroit, ils y laissent leur coeur.

 

 

… Mais aussi des agriculteurs villageois

 

Il y a aussi des villages sédentaires des Touaregs, car tous les Touaregs ne sont pas que de nomades, mais des agro-pasteurs semi-nomades, des agriculteurs villageois. Certains considèrent ces villageois comme les esclaves des Touaregs, mais les autres disent que ce n’est pas vrai: il s’agit de deux populations qui vivrent en équilibre, qui se complètent.

            L’activité principale des villageois est donc l’agriculture - ils ont réussi à développer de belles oasis, où ils cultivent surtout des céréales, comme blé, sorgho, mil. Les nomades viennent de chercher des réserves pour leurs longues voyages dans ces villages; ce sont les villageois qui fournissent donc aussi les besoins alimentaires des autres. Ils font aussi des produits d’artisanat, que les caravaniers vont tenter à vendre.

            Les échanges entre les nomades et les sédentaires sont donc vastes. Ils ne se limitent pourtant pas seulement aux produits des villageois, mais peuvent concerner aussi les villageois eux-mêmes – autrefois, les esclaves des Touaregs étaient enlevés des villages, soit comme tribut pour la protection, soit par la razzia traditionnelle. Donc, au moins dans ce cas, la théorie de la soumission des villageois semblerait être vraie.

 

 

Caravanes - circulation des biens, des hommes, des idées

 

Une des activités essentielles du mode de vie touareg est le commerce caravanier. Car ce sont surtout les Touaregs qui le dominent, qui sont des « maîtres du désert » encore au début du XXe siècle. Ce sont eux qui connaissent les meilleures routes, les vitales points d’eau et de repos, qui savent se débrouiller dans des conditions difficiles; ce sont eux, qui, par leurs caravanes, s’en chargent alors de pratiquement tous les échanges entre les peuples aux différents côtés du désert.

            Les échanges effectués par les caravanes touarègues sont essentiels pour l’économie locale et interrégionale. Les Touaregs amènent des produits des oasis pour être vendus ailleurs, comme surtout des dattes; des produits de l’artisanat comme des bijoux, des objets en cuir, en os et en bois ; aussi du cuivre et du précieux sel gemme. En contrepartie, du sud du Sahara ils emportent des céréales, des plumes d’autruche, de l’or, des étoffes indigo. De la Méditerranée, des produits manufacturés, du thé, du sucre, des cotonnades. Et enfin du Moyen-Orient de la soie, des épices, des parfums, de l’encens.

            Les grandes caravanes d’autrefois durent plusieurs mois (généralement plus de la moitié de l’année). La vie dans les caravanes est dure - pour les jeunes elle représente une épreuve qui les permet de démontrer leurs capacités à l’autonomie. Cette école difficile les forme à endurer les privations en suivant la cadence épuisante de la caravane, à savoir s’orienter, à repérer les points d’eau et le bois, à cuisiner, à amarrer solidement les bagages, à soigner les bêtes de bât, à négocier les marchandises, à engager le dialogue avec le monde inconnu… Donc, généralement après quelques caravanes effectuées avec leurs pères ou leurs oncles, les garçons commencent à être prêts à se débrouiller même tout seul dans le désert aride. D’où la réputation du maître du désert.

            A la fin du XIXe siècle, les ports caravaniers les plus importants des Touaregs sont Ouargla et In Salah au nord, Gabès, Sphax et Tripoli au nord-est, Zawilah, Awjila, Mourzouk, Jerboub, Siwa à l’est, Kano et Sakato au sud, Chingetti et le chapelet des oasis du Tafilalet à l’ouest. C’est donc par ces axes que le Sahara est relié aux marchés et aux produits de l’Afrique noire, de la Méditerranée et de l’Orient. L’effet de ce commerce et de ces routes est grand - suivant les tracés changeants de ces routes, des villes entières sont apparues, d’autres se sont développés à la fois marchés, centres agricoles, carrefours intellectuels et religieux, et d’autres, au contraire, ont périclité parfois complètement.

III Des caractéristiques de la culture traditionnelle des Touaregs et de leur société hiérarchisée

 

L’importance de la culture orale

 

Ce que fait un peuple, c’est surtout la culture commune, les coutumes et les traditions héritées des parents, et la langue commune. Chez les Touaregs, la langue, c’est le tamasheq, une langue berbère. Pour eux, une propre langue est toujours un fort symbole identitaire. Ils se désignent même par un terme tamasheq, Imajaghen, qui fait l’écho à l’appellation des Berberes du Nord, Imazighen. Mais c’est parce que les Touaregs sont aussi des Berbères.

            Le tamasheq est écrit par ses propres caractères, son propre alphabet, le tifinagh, dont l’écriture pourtant varie un peu selon les régions. Ce sont les mères qui apprennent à leurs enfants à écrire, en dessinant des figures sur le sable, racontant parfois de longues histoires de telle manière. L’écriture se déploie indifféremment en ligne horizontale, verticale, circulaire ou ondulée, et les voyelles ne sont pas marquées, ce qui fait que la lecture est assez difficile, et une grande partie des Touaregs n’apprend jamais à bien écrire sa langue.

            Mais finalement, savoir écrire la tamasheq n’est pas tellement important pour les Touaregs, car avant tout, il s’agit d’une langue orale. On ne peut pas trop insister sur la culture d’oralité chez eux. Les contes, les histoires, les poèmes sont d’une grande importance pour les Touaregs. Toute leur histoire est transmise oralement; tout le monde s’en souvient. La morale est apprise aux enfants à travers les contes sur la vie au désert. Et les poèmes, ils témoignent de l’énorme capacité expressive de l’homme – par les poèmes est exprimé tout l’esprit romantique des Touaregs. Chez les Touaregs, pratiquement tout le monde sait composer des vers.

            C’est surtout dans les veillées nocturnes, appelées ahal, que cette tradition des contes et des poèmes est pratiquée. Les gens s’y rencontrent. Les femmes chantent, dansent, tirent de l’imzad, un violon monocorde et récitent des anciens poèmes, et de leurs poèmes à elles. Des thèmes privilégies de cette poésie classique sont l’amour et la guerre ; il s’agit d’un véritable répertoire épique. Ce répertoire est très riche et compte des registres diversifiés, qui se renouvellent selon les transformations du monde touareg. Mais encore aujourd’hui, un bon poète est si apprécié que les gens viennent parfois de très loin seulement pour l’écouter.

 

 

L’appréciation de la femme

 

Dans les veillées nocturnes, ce sont les femmes qui veillent les événements de la soirée. On choisit une qui va être une sorte de reine de l’occasion; c’est souvent celle chez qui l’ahal a lieu. Le rôle de la reine est surtout de faire respecter les règles de l’ahal, mais aussi de chanter et jouer elle-même. Les jeunes filles présentes jouent aussi l’imzad chacune, et se laissent faire courtiser par les jeunes gens. En fait, une des idées principales de l’ahal est de faire les jeunes se rencontrer, se connaître, se trouver des amoureux. Les mœurs sont assez libertins ; les filles ont le droit de choisir elles-mêmes leurs amis. Le père n’intervient que si le fiancé potentiel n’est vraiment pas convenable, c’est-à-dire d’une classe inférieure.

            Les filles vont garder leur indépendance aussi après le mariage. Ce sont elles qui possèdent les biens comme le logement, la tente et ses propres esclaves: tout l’entourage domestique qui assure son autonomie. En cas de divorce, ce qu’est tout à fait possible dans le monde touareg, elles vont aussi gardes ces biens. L’époux se retrouve sans rien - il a mieux de se remarier.

            Cette indépendance économique de la femme touarègue, doublée d’une liberté d’attitude (peu commune dans le monde méditerranéen), et la monogamie que l’on constate chez les Touaregs (même s’ils sont souvent au moins superficiellement musulmans), sont des faits qui ont souvent impressionné des observateurs extérieurs. Ils ont fait de différentes propositions et théories expliquant ces faits, mais finalement ils ont constaté que les Touaregs ont simplement toujours été une société qui apprécie les femmes. Cette affirmation a été justifié aussi par le fait que la société touarègue est majoritairement matriarcale – l’héritage est passé au fils de la sœur. En fait, ceci n’est pas une signe de l’appréciation, car le système a été développé seulement pour assurer la garantie du sang au l’héritage.

            Finalement, une chose qui est commune pour tous les Touaregs, mais normalement aussi pour tous les peuples du monde, est l’amour et le respect portés pour la mère, la mère qui est le pilier de la famille, qui s’occupe de tout et de tous en souriant. Cela est décrit d’une jolie manière par Mano Dayak :

 

            Je dois tout aux leçons de ma mère. C’est elle qui m’a appris à démonter et à remonter la tente, à plier et déplier le lit taillé dans le torcha, un arbre au tronc épais mais au bois tendre et léger. C’est elle qui m’a fait découvrir les étoiles qui annoncent les changements de saisons. C’est elle qui m’a révélé les différentes castes des gens de ma tribu, les Iforas. C’est elle qui m’a enseigné la lecture, le chant, la poésie. C’est elle qui…

                                                Il n’est pas un Touareg qui ne pense à exalter sa mère. Elle est l’âme et le cœur du désert. Elle fait les travaux les plus durs lorsque les hommes partent en caravane. Elle s’occupe des animaux, pile le mil, s’impose les corvées d’eau, abreuve les bêtes, assume l’éducation de ses enfants. Elle est gaie et heureuse. Le soir, elle chante, elle dance, récite des poèmes et tire de l’imzad, ce violon à une corde, des mélodies qui, lors des veillées nocturnes, apaisent ou exaltent les femmes et les hommes.

 

 

Pourtant, une société fortement hiérarchisée

 

Même si les femmes sont respectées et ont une position importante dans la société touarègue, il ne s’agit surtout pas d’une société égale. Au contraire : c’est une société fortement hiérarchisée, où chacun sait sa place et suit les règles concernant les relations entre les classes – pourtant, ces classes se fréquentent, les règles sur les relations ne sont pas très strictes, et il est possible de monter à l’échelle sociale. Mais une tribu touarègue peut avoir donc son chef, ses guerriers, ses nobles, ses religieux, ses artisans et sa population servile, autrefois les esclaves. Le système a souvent été comparé au système féodal occidental.

            Selon quelques théories, cette hiérarchie actuelle provenait d’une suite de guerres, de rivalités intestines qui se sont produites au cours des âges.  Peut-être que les circonstances de la vie ont chassé des tribus de leurs terrains de parcours ancestraux, les obligeant à aller chercher refuge ailleurs; ou bien ils ont dû alors accepter la suzeraineté de leurs nouveaux voisins; ou bien ils ont dû s’imposer par la force en réduisant à l’état de vassaux les occupants du sol. Toutefois, les Touaregs attachent une grande importance aux origines du sang et respectent toujours les gens de haute naissance, même s’ils étaient leurs vaincus.

            Le chef des Touaregs est appelé amenukal, ce que veut dire le possesseur du pays. Le terme peut signifier également le chef suprême régnant sur un ensemble des tribus nobles, vassales ou assimilés, le chef de fraction, et aussi le simple chef du campement. L’amenukal est choisi d’après des règles héréditaires découlant du système matriarcal, et il est toujours de la même tribu et de la même lignée – néanmoins, ces règles ne sont pas toujours suivis: un homme avec la force de caractère et la sagesse nécessaires peut aussi être choisi. S’il ne les ait pas, il n’est pas forcément très respecté pas ses sujets; sa position peut être discuté ou contesté aussi après sa domination.

            L’amenukal vit comme ses sujets, peut-être un peu plus luxueusement, mais toutefois pratiquement tout cérémonial entourant sa personne est quasi inexistant. Mais même si son pouvoir n’est pas souligné de telle manière, il existe: en principe, l’amenukal a le droit de vie et de mort. C’est surtout dans les relations avec les tribus voisines ou étrangères que son rôle prend une allure plus nationale – il doit quand même consulter une assemblée de notables, l’arollan, composée de principaux chefs de fraction et des nobles.

            Chez quelques tribus touarègues, comme les Kel Ahaggar, il y a un intermédiaire entre l’amenukal et les gens de la tribu. Appelé amrar, il est équivalent du caïd de la tribu, le vieux, l‘ancien, le respectable, celui qui détient la sagesse (comme le cheikh en arabe). L’amrar transmet et fait executer les ordres de l’aménukal, collecte l’impôt, fixe les zones de pâturage, règle les petits différends sans gravité. A ce sujet dernier, son rôle est souvent secondaire, car il est admis chez les Touaregs que chacun se rend justice. L’amrar n’intervient que lorsqu’on le lui demande; surtout lorsque les événements peuvent engager la tribu toute entière.

            Le groupe peut-être le plus connu des Touaregs est les aristocratiques, les nobles, c’est-à-dire les guerriers et leurs familles. Comme ils sont en position dirigeante, c’est la tâche des nobles de gouverner et défendre le territoire. Les groupes guerriers eux-mêmes ont de positions sociales plus ou moins élevés en fonction de leur force militaire, de leur influence politique et de leur capacité à mobiliser les alliés.

            C’est justement à ces guerriers, qui se voilent avec un étoffe bleue indigo, tiguelmoust, que l’on doit la réputation des Touaregs comme des « hommes bleus » – l’indigo bleuisse leur peau. Traditionnellement, le voile n’est porté que par les hommes, et dans toute circonstance. Il est dit qu’en se cachant le visage, ils montrent du respect envers l’autre. Il serait honteux de paraître sans voile. Aujourd’hui, cette coutume est en train de disparaître. Tandis que les hommes dénudent de plus en plus leur visage, les femmes, qui dans la société touarègue ont toujours été fières de leur beauté et l‘ont montrée, commencent à se voiler. Cela surtout en contexte urbain.

            Ces hommes voilés, dignes et fiers, spécialistes du maniement des armes, du dressage des montures de course et des voyages lointains, les guerriers sont censés incarner au plus haut niveau les valeurs de l’honneur guerrier et de la culture. Dès l’enfance, les hommes des milieux guerriers sont éduqués à la maîtrise des armes blanches comme l’épée, la lance et le poignard de bras. Cette formation est destinée à développer non seulement l’habilité manuelle et l’endurance, mais aussi le sens moral et l’éthique propres aux valeurs de l’honneur. Le guerrier d’honneur n’a en effet que deux issues – la victoire ou la mort. Cet ultime courage a souvent beaucoup impressionné les observateurs extérieurs.

            Ce sont également ces nobles guerriers qui s’en chargent de protection des plus faibles – en contrepartie, ils collectent de l’impôt qui peut être versé sous la forme matérielle telle que les céréales, mais aussi sous la forme des gens. Les esclaves des Touaregs sont souvent originaires des villages sous protectorat, des villages haoussa, peul, songhay. Quelquefois ils restent dans les villages à cultiver, quelquefois ils sont vraiment enlevés pour servir aux autres objectifs. Les situations matérielles et le degré d’indépendance vis-à-vis du « maître » varie beaucoup de l‘un village « esclavagiste » à l‘autre.

            Parmi les esclaves, les iklan, on distingue plusieurs catégories. Il y a les captifs de tente ou domestiques, les captifs de brousse ou bergers et encore ces captifs de village ou cultivateurs. La position de ces esclaves a été beaucoup discutée. Quelques-uns disent qu’elle est assez bonne: les esclaves sont considérés comme des membres de famille, ils ont le droit de se marier et, si affranchis, ils peuvent s’en sortir, devenir des hommes et des femmes libres. Mais de toute façon, ils sont toujours des esclaves, capturés de leurs familles, quelquefois razziés par la guerre, loin des siens, assimilés à une nouvelle culture à eux. L’adaptation dans ces conditions est différente chez chacun.

            Une dernière caste de la société touarègue est les personnages de « l’entre-deux », c’est-à-dire les gens par définitions pacifistes et sans pouvoir. Ce sont des gestionnaires du sacré, religieux musulmans et autres traducteurs des mondes de l’invisible, mais aussi les artisans, ceux qui détiennent le pouvoir de maîtriser le feu et les métaux. Ils sont en fait plus à l’exclu de la société que les esclaves – comme ils possèdent ces mystérieux savoirs et aussi l’art du verbe dont ils usent pour juger, louer ou fustiger la société, les gens ont un peu peur d’eux.

 

 

 

IV Les Français à la rencontre des Touaregs

 

Les Touaregs dans l’imagerie française

 

Au début du XIXe siècle, quand la colonisation de l’Afrique du nord commence, les Européens ne savent pratiquement rien sur les Touaregs. Peu à peu, la pénétration à l’intérieur du Sahara commence, et même si les contacts restent indirects ou limités, les Touaregs deviennent une réalité plus concrète pour les Européens, surtout pour les Français.

            Un des premiers à séjourner longuement chez les Touaregs est Henri Duveyrier, qui fait son voyage entre 1859 et 1861. Il décrit le peuple touareg d’une façon très positive, rend hommage au courage et aux manières des nobles, vante leur sens de l’honneur et de l’hospitalité. Les Français sont complètement fascinés par ces « nobles sauvages ». Ils veulent quand même leur rendre la lumière de la civilisation, ce qui ne réussit pas très bien.

            Après la prise d’Alger en 1830, la France se heurte, durant quatre décennies, à divers mouvements de résistance émergeant de l’Oranie à la Kabylie. Ils essayent de finalement asseoir leur pouvoir sur l’Algérie et veulent construire un chemin de fer traversant le désert. Les expéditions de lieutenant-colonel Flatters sont dirigées dans ce but, mais ne réussissent pas. Le massacre de la deuxième mission Flatters en 1881 va avoir un retentissement considérable, et durablement marquer l’imagerie française des Touaregs. La fascination va être partiellement remplacé par l’horreur ; le nouveau portrait du Touareg, cruel, vindicatif, sans foi ni loi, s’élabore alors dans la presse européenne. 

            Et pourtant la fascination persiste, car les Français ont commencé à symphatiser les Touaregs. Duveyrier les a imposé sa vision empreinte du romantisme, imaginant un rapprochement naturel de la France et des Touaregs sur la base des ressemblances culturelles qu’il croit déceler chez eux. Il y a également des théories sur des ancêtres lointains communs, les chevaliers européens partis en croisade. Les Français commencent donc à considérer des Touaregs comme des cousins lointains, toujours en état de barbarie, comme décrit Emile Masqueray dans « L‘Algérie artistique et pittoresque« (Alger, Gervais, 1890) :

 

Ce sont bien des barbares, mais des barbares de notre race avec tous les instincts, toutes les passions, et toute l’intelligence de nos arrière-grands-pères. Leurs mœurs nomades sont celles des Gaulois qui ont pris Rome (…). Aussi rien n’est plus intéressant que de les questionner tant sur nous que sur eux-mêmes.

 

Leur violence est justifié par le fait qu’il s’agit de « struggle for life », les Touaregs étant poussés à la misère après la conquête française. Ce thème de la soumission va dominer jusqu’à la Première Guerre Mondiale, mais non sans parfois un retour à l’image de traîtrise, comme quand le Père de Foucauld est assassiné.

            Après la Première Guerre Mondiale, la littérature fictive joue beaucoup sur le Sahara, et le thème devient populaire. Pour l’Etat français, le Touareg sera représenté comme le personnage emblématique de l’Empire colonial français, celui qu’on exhibe dans les expositions coloniales et sur les publicités touristiques. Avec l’intérêt général montant, quelques jeunes scientistes vont partir au Sahara à la recherche de la « vérité sur les Touaregs ». Parmi eux, il faut mentionner naturaliste Henri Lhote, qui effectue plusieurs voyages aux années 1940 et 1950. Sa fascination pour les Touaregs est telle, qu’il a quelquefois un peu mal à être objectif, mais à la fin il y réussit mieux.

          Les Touaregs sont toujours un thème qui intéresse beaucoup les gens, et surtout les Français: même actuellement on fait beaucoup des études sur ce sujet.

 

 

Les effets de la domination française

 

En les premières années du XXe siècle, toutes les confédérations ont essuyé de lourdes défaites et ont dû se soumettre à la puissance française (sauf les Kel Ajjer sous l’Empire ottoman). La société touarègue est en état de choc, et en dix ans, elle va effondrer. La société tout entière est en péril, et les gens ne savent pas trop que faire, se soumettre à la domination ou choisir la clandestinité et la résistance.

            La domination française se traduit par des ponctions économiques sous forme d’impôt et de réquisition de bétail, ainsi que par des ingérences directes dans l’organisation politique et sociale des Touaregs. Les chefs peu coopératifs sont remplacés par de représentants plus accommodants, les assemblées politiques sont interdites. L’administration des Français s’applique à diviser les ensembles confédéraux – les unités sont séparés et régies indépendamment les unes des autres.

            Le système des villages esclavagistes cultivateurs est perçu très mal par les Français. Ils vont essayer d’enlever les captifs aux tribus touarègues – l’essaie des « villages de liberté » qui échoue, quand les « esclaves libérés » veulent revenir chez leurs maîtres. En fait, les Français veulent favoriser tous les sédentaires, et affaiblir les structures des nomades. L’idée est qu’il est plus facile d’exercer de la politique sur les sédentaires que sur les nomades. Les Touaregs sont également rendus responsables des progrès de la désertification, par leur élevage – c’est donc aussi pour cela que les Français vont tenter de limiter l’élevage, et, en fait, essayer de sédentariser les populations nomades. Donc, ils prennent des mesures importantes: tous les mouvements de transhumance et de commerce sont contrôlés, des délimitations territoriales sont tracées dont le franchissement nécessite un laissez-passer, des zones tampons créées et des tribus entières déplacées.

           

 

La résistance des Touaregs

 

Dès les premiers affrontements avec l’armée coloniale, une polémique s’est engagée chez les Touaregs sur la manière d’organiser la résistance. Les uns veulent lutter dans le respect des valeurs anciennes: rester dans leur pays et protéger leurs dépendants. Les autres choisissent l’exil, voulant refaire leurs forces et de mettre sur pied une résistance extérieure. Il y a des mouvements d’exode importants pour que les différents mouvements de résistance s’unissent. Un nouveau leader, Kaosen de l‘Aïr, fait son apparition.

            Les soulèvements et les insurrections des Touaregs vont rapidement tourner court. En mai 1916, le chef des Iwellemmeden de l’Ouest, Firhoun, est tué par des auxiliaires Kel Ahaggar de l’armée française. En décembre 1916 commence une logue série d‘affrontements qui, avec la mobilisation de toutes les forces françaises et de leurs alliés, aboutit aux replis successifs des combattants touaregs hors d‘Agadez en juillet 1917, puis de l‘Aïr en mars 1918. Presque seul, le camp des irréductibles de Kaosen poursuit la résistance hors de l’Aïr.

            Pour les Touaregs, il y  trois solutions possibles: la soumission, le combat jusqu’à l’extinction ou l’exil, qui pourrait donner la possibilité de reconstruire une nouvelle base. Kaosen choisit l’exil, emmenant avec lui « tout enfant de six ou sept ans dont le père est au combat » afin d’assurer la relève future. Il cherche des alliés, mais est trahi par un de ses alliés – les Turcs le pendent en janvier 1919. Les autres vont continuer la résistance jusqu’à la fin. L’utopie de Kaosen s’estompe : un projet nouveau de société opposant à la hiérarchie et aux rôles différents et complémentaires des catégories sociales, l’égalité et la responsabilité des individus. Le bilan de la guerre de Kaosen est particulièrement lourd, comme le décrit Hélène Claudot-Hawad:

 

Le bilan est lourd à la fois sur le plan humain, économique et politique. De l’Ajjer jusqu’à la Tademekkat, en passant par l’Aïr qui a perdu la moitié de ses habitants, les pays a été décimé et mis à sac, l’économie d’élevage et d’échanges caravaniers est ruinée, beaucoup de tribus ont été déportées à proximité des villes dans des zones sous surveillance…

 

 

 

V Après les indépendances

 

 

Le monde touareg est déjà affaibli suite aux ingérences des Français à leur organisation politique, sociale et territoriale, et suite à la guerre de Kaosen. La division de leur territoire entre cinq Etats, au moment des indépendances en 1960, va encore aggraver la situation. Les Touaregs se retrouvent minoritaires dans chacun d’eux. Répression, suspicion et surveillance intenses caractérisent les rapports que les nouveaux gouvernements instaurent avec le monde nomade. De la part des Touaregs, quelques révoltes ont lieu, plutôt désespérées que réalistes.

            Les Touaregs souffrent aussi d’autres problèmes, tels que les grandes famines aux régions saharo-sahéliennes, dues aux longues sécheresses. Ne pouvant vraiment plus vivre selon le mode de vie traditionnelle touarègue, ils essaient de s‘adapter à la nouvelle situation. La sédentarisation et même l’urbanisation d’une population originalement nomade vont aussi poser des problèmes. Dans les villes, au contact des autres populations, les influences des mondes arabe et occidental et de leurs valeurs sont fortes. Par milliers, les gens partent en exode, refusant de se soumettre à la situation.

            Le mouvement des exilés économiques, appelés ishumar par emprunt au français « chômeur », va rapidement incarner un courant politique nouveau, celui des « nomades interrompus » qui taillent leur vie dans les marges et la clandestinité. A petite échelle, ils continuent toujours le commerce caravanier, mais ils inventent aussi de nouveaux métiers.  Avec les années dures de la famine, leur mouvement va se radicaliser. Dès 1975, une lutte armée est envisagée pour libérer le « pays » touareg. C’est une triste lutte qui continue toujours.

 

 

VI Conclusion

 

L’image et la réalité sur les Touaregs n’est plus la même, qu’elle était au début de la colonisation. La colonisation, la décolonisation, la mission civilisatrice des colons sont des facteurs qui ont tout changé. Le Sahara a changé: il n’est plus un espace libre à traverser, voyager, habiter.

            Les Touaregs vivant dans les villes ont des problèmes, ils se marginalisent, ils apprennent des valeurs qui ne sont pas propres à eux, ils sont en péril de perdre leur culture et identité. Pourtant, il y a l’espoir, car on fait beaucoup de choses pour améliorer leur sort. On donne de l’aide humanitaire, on favorise leur culture de l’artisanat, on étudie leur langue et on essaie de la garder vivante. On a même rénové le tifinagh en le dotant avec des voyelles. Et la culture des marges éclôt, avec sa musique, sa poésie contestataire, accompagnée aujourd’hui à la guitare électrique, ses cassettes enregistrées au magnétophone qui circulent dans tout le pays touareg. Malgré leurs problèmes, les Touaregs vont persister, tandis qu’il y a des hommes qui aiment cette poésie.

 

 

 

 

Bibliographie

 

 

Bernus, Edmund : Touaregs nigériens. Unité culturelle et diversité régionale d’un peuple pasteur, L’Harmattan; 1993

 

Blanguernon, Claude : Le Hoggar; Arthaud, 1976

 

Claudot-Hawad, Hélène : Touaregs. Apprivoiser le désert, Gallimard, 2002

 

Dayak, Mano : Je suis né avec du sable dans les yeux, Fixot, Paris, 1996

 

L’Etat du Maghreb, Paris, La Découverte, 1991

 

Lhote, Henry : Aux prises avec le Sahara, Les œuvres françaises, Paris, 1943

Dans les campements touaregs, Amiont-Dumont, Paris, 1951

Les Touaregs du Hoggar, Payot, Paris, 1955

 

Touaregs et autres Sahariens entre plusieurs mondes, IREMAM/ Edisud, Aix-en-Provence, 1996